Histoire de traversées

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« D’un homme, plus que son histoire, celle de sa naissance, de sa formation, de ce qu’il a produit ou laissé, je désire plutôt connaître les espaces, les villes, les territoires et les pays, les étendues et les terroirs qu’il a parcourus. C’est cette notion de traversée qui m’importe, plus secrète, plus insaisissable que toutes les sédimentations, les accumulations d’une existence. Sur cette route, on n’est jamais seul. Il y a les lumières et les éclairages d’un arrière-pays, la grâce et l’intermittence des rencontres. »

Philippe Le Guillou, Géographies de la mémoire, Paris, Gallimard, 2016, p. 13.

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Rencontre à la librairie du Québec à Paris suivie du lancement de « Ville et géopoétique »

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Café géopoétique le lundi 4 avril 2016 à 18h 30 – « Le sel de la terre »

Visionnement et discussion autour du film «Le sel de la terre», un documentaire sur la vie et l’œuvre – photographique et écologique – de Sebastião Salgado

Au Café du pèlerin du Centre La Tienda à Verdun (4329, rue Wellington, métro De l’église)

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La trajectoire de Sebastião Salgado – économiste devenu photographe, puis gardien de la terre familiale – témoigne d’une manière bouleversante du désordre et de la violence du monde, mais également de l’immense beauté de la planète et de l’essentielle unité de tous ceux et celles qui l’habitent. D’où l’urgence de soigner la terre blessée.

La discussion que nous proposons à partir de ce film réalisé par Juliano Salgado et Wim Wenders (2014) vise à questionner la dimension géopoétique de la démarche de Salgado. Quand on sait que la biosphère souffre terriblement, n’est-il pas temps de «s’en préoccuper d’une manière profonde et efficace», notamment par le biais d’une approche géopoétique, qui se nourrit «d’un contact avec la terre, d’une plongée dans l’espace biosphérique, d’une tentative pour lire les lignes du monde» (IIG, concepts fondateurs)?

Organisé par La Traversée – Atelier québécois de géopoétique

Merci de confirmer votre présence auprès de l’un des organisateurs :

Rachel Bouvet : bouvet.rachel@uqam.ca

Jean-Claude Castelain : jccastelain@gmail.com

Éric Waddell : eric.waddell@ggr.ulaval.ca

Éclaircissements à propos de la géopoétique

Suite à la critique véhémente de mon livre par Kenneth White publiée sur le site de la Revue des ressources il y a quelques semaines, je souhaite apporter quelques éclaircissements. Pour le bénéfice du lecteur n’étant pas au courant des derniers développements, je rappellerai le contexte dans lequel cet article a été publié, puis je présenterai les principaux points de discorde concernant la géopoétique.

Le contexte
Lors de son assemblée générale du 27 octobre 2015, l’Institut international de géopoétique a décidé d’exclure de l’archipel La Traversée, l’Atelier québécois de géopoétique, qui y était affilié depuis 2004. Cette motion, qui n’avait pas été annoncée à l’ordre du jour, a créé une onde de choc au sein de la communauté géopoétique. Les motifs invoqués dans le compte rendu de la réunion comprennent : un désaccord concernant les cotisations et le site web, une rumeur (une phrase soi-disant prononcée par une Québécoise) et, « surtout », la publication de mon essai. Clarifions tout de suite les choses : sur les 250 pages que compte le livre, une trentaine seulement font état des pratiques menées à La Traversée (les parties intitulées « L’atelier nomade et la recherche de nouveaux territoires », « Marges et résistances »). Ce n’est pas un essai écrit au nom de La Traversée ; je l’ai certes dédié à ses membres, pour des raisons que j’expliquerai plus loin, mais je l’ai écrit seule et j’en porte l’entière responsabilité. Comment a-t-il pu servir de prétexte pour l’exclusion d’un groupe qui compte une soixantaine de membres ? Comment expliquer la violence des propos, tenus d’abord verbalement, et publiés ensuite sur le site de la Revue des ressources ? Il est clair que cette attaque en règle a d’abord servi à des fins politiques. Cela n’a échappé à personne.

La géopoétique
Le principal désaccord entre la géopoétique conçue par Kenneth White et celle qui est pratiquée au Québec ne concerne pas le rapport à la terre, il concerne le rapport à l’humain. Rappelons que le nomadisme intellectuel est envisagé à l’aune de l’individu : les figures du dehors que White identifie sont des poètes, des philosophes, des solitaires, des grands hommes (aucune femme). Les compagnons de route qu’il affectionne sont, en grande majorité, des disparus. Il a fondé un Institut et donné l’impulsion à la création de groupes de géopoétique, ce qui dénote un intérêt pour le collectif. Seulement, il s’est toujours tenu loin de ces groupes, préférant ne pas intervenir dans leur développement ; il ne s’est jamais investi dans l’archipel, préférant œuvrer de manière solitaire. Ce paradoxe est sans doute à mettre au compte de la pensée paradoxale qu’il a souvent mise de l’avant.
Au Québec, dès la création de l’Atelier québécois de géopoétique, qui a pris pour nom La Traversée peu de temps après, la dimension collective a été prépondérante. La quinzaine de personnes présentes au moment de la fondation en janvier 2004 se sont impliquées avec beaucoup d’énergie et d’enthousiasme et ont mis sur pied des activités qui, pour la plupart, se sont faites en groupe : les 15 ateliers nomades organisés depuis le début ont réuni à chaque fois entre 20 et 30 personnes, pas toujours les mêmes d’ailleurs. J’ai rappelé dans mon essai que la plupart des ateliers de géopoétique de l’archipel ont organisé et continuent d’organiser de telles excursions ; j’ai expliqué que c’était principalement le modèle du stage de géographie sur le terrain qui avait servi de base à l’élaboration des ateliers nomades, parce que des personnes ayant cette expertise avaient conçu le premier rassemblement. Du côté de l’édition également, l’accent a été mis sur les publications collectives, aussi bien du côté de la création avec la collection des Carnets de navigation découlant des ateliers, que du côté des publications académiques avec la préparation de Cahiers de recherche et d’actes de colloques. Certains membres ont repris les textes publiés dans ces carnets ou ces collectifs pour les intégrer à un recueil de poésies ou d’essais. L’expérience vécue en commun a donc stimulé la recherche et la création individuelles. En ce qui me concerne, j’ai tenté de pousser plus loin des pistes de réflexion nées lors de ces rencontres et d’esquisser un bilan des 10 premières années. Ai-je dit quelque part que la géopoétique se réduisait aux ateliers et aux publications de La Traversée ? ou que les pratiques vécues au Québec étaient les seules valables ? Non, cela ne m’a jamais effleuré l’esprit. J’ai simplement pris un peu de distance pour faire des observations sur un mouvement, sur le développement d’un groupe, et j’ai mis en évidence la régularité et la diversité des thèmes et des lieux explorés. Quand on sait que cela s’est échelonné sur 11 ans, avec la même intensité, et que les gens sont toujours aussi heureux de se retrouver, l’image qui s’impose est celle de la tribu qui nomadise, qui sillonne les lieux différents du territoire en se posant à chaque fois de nouvelles questions. Cela ne veut pas dire que je dévalorise ce qui se fait ailleurs, ou ce qui s’est fait avant, ni que je privilégie la pratique collective au travail en solitaire. J’observe simplement qu’au Québec, la réflexion s’est poursuivie de manière collective, d’une rencontre à une autre, qu’il s’agisse de colloques, de séminaires, de discussions en groupes, etc. À un moment donné, j’ai senti le besoin de dire ce que nous avons vécu, d’approfondir la réflexion sur la géopoétique et de faire état de mes propres recherches dans le domaine. Si j’ai dédié ce livre à tous ceux qui m’ont accompagnée, à commencer par Kenneth White lui-même, c’est parce que j’avais le désir de poursuivre ce cheminement au sein de La Traversée et de l’archipel et de le faire connaître.
Il est vrai que la dimension humaine m’apparaît essentielle. Je sais que pour Kenneth White, ce qui prime dans le rapport à la terre, c’est la relation avec le cosmos, avec les forces telluriques. Au Québec, la présence du groupe a fait en sorte que le développement du rapport sensible et intelligent à la terre est allé de pair avec le développement d’un rapport sensible et intelligent aux êtres humains qui la peuplent. L’ouverture et la curiosité envers l’autre, le désir de partager les diverses manières de comprendre le monde qui nous entoure ne font pas partie de la définition donnée par Kenneth White, j’en suis bien consciente. C’est cette « déviance » du côté de la géographie humaine qu’il n’accepte pas. Où sont passés l’ouverture et le dynamisme qui caractérisaient au départ le « champ du grand travail », où l’on pouvait suivre avec passion la « danse ailée de l’idée » ? C’est avec une profonde déception que je me vois contrainte de quitter ce lieu d’échanges si stimulant.

L’approche géopoétique
Je voudrais également clarifier certains points concernant l’approche géopoétique du texte littéraire que j’ai proposée dans mon essai. D’abord, je rappelle qu’il s’agit d’une réflexion sur l’acte de lecture, une réflexion qui s’inscrit dans le prolongement des théories de la lecture des années 90. Ce qui m’intéresse, c’est la dimension géographique de la lecture, le fait que chaque lecteur, chaque lectrice aborde les textes à partir d’un ancrage singulier, d’un rapport au monde où la langue, la culture, les paysages jouent un rôle déterminant. On ne peut réfléchir à la lecture sans s’interroger sur ses propres stratégies de déchiffrement et d’interprétation. C’est pourquoi j’ai commencé par présenter mon paysage fondateur, l’ancrage à partir duquel je lis les textes, ce qui est en jeu derrière le choix de tel auteur ou de tel texte. L’interprétation dépend d’un grand nombre de variables, cela a déjà été maintes fois démontré. Seulement, l’ancrage géographique n’a jamais fait partie des éléments étudiés. En voulant comprendre la manière dont le lecteur construit l’espace du récit, je me suis tournée vers la discipline ayant l’espace comme objet d’étude – la géographie–, je me suis familiarisée avec son medium principal – la carte–, ainsi que certaines de ses notions: l’acte de paysage, l’habiter, l’écoumène, le parcours, etc. Je suis partie de l’hypothèse qu’il était possible d’intensifier le rapport sensible et intelligent à la terre grâce au déploiement de la lecture dans ces différentes perspectives. Pour montrer concrètement comment une telle approche pouvait être mise en œuvre, j’ai approfondi ma propre lecture de textes de Le Clézio. Ai-je cherché à réduire pour autant la géopoétique à l’approche géopoétique ? Non, pas le moins du monde. Je présente dans le premier chapitre la géopoétique comme un champ de recherche et de création transdisciplinaire, ouvert à différents types de démarches et de disciplines (écriture, peinture, land art, musique, sciences de la terre, philosophie…). On ne saurait en aucun cas la confondre avec l’approche géopoétique de la littérature, qui propose quant à elle une certaine posture de lecture face aux textes littéraires. Tout comme on ne saurait confondre l’approche géopoétique de l’architecture, par exemple, et la géopoétique. Chaque domaine du savoir et des arts est susceptible d’être appréhendé à partir d’une posture qui trouve son inspiration dans la géopoétique. C’est d’ailleurs ce qui distingue l’approche géopoétique des autres approches concernant l’espace littéraire : la géocritique, la cartographie littéraire et la géographie littéraire, nées dans la mouvance du tournant spatial dans les sciences humaines, sont des approches critiques traditionnelles dans la mesure où elles se consacrent exclusivement à l’étude de la littérature. Elles ne sont pas issues d’un questionnement sur le rapport de l’homme à la terre. Si j’ai présenté ces différentes approches et examiné certains points de convergence et de divergence, ce n’est pas par complaisance, mais par souci de rigueur et d’honnêteté intellectuelle. Je ne partage pas leurs postulats, mais j’ai toujours considéré la diversité des approches critiques comme une source d’enrichissement pour la réflexion et les échanges intellectuels.

Si dérive il y a, alors je continuerai à dériver, à me laisser porter par les courants qui animent les ateliers et qui stimulent la pensée. C’est l’ensemble de la communauté géopoétique qui a été ébranlée et blessée par la violence du choc. L’appui des membres de La Traversée, réunis en assemblée générale extraordinaire, et les messages de soutien envoyés par plusieurs membres de l’archipel me confirment dans l’idée que nous sommes nombreux à vouloir faire de la géopoétique en toute liberté. Je souhaite que la tempête s’apaise afin de revenir le plus vite possible à l’essentiel, à savoir arpenter les chemins de la géopoétique.

Paris sonore

« Paris, arsenal sonore » : tel était le titre du parcours proposé par Yvan Dendievel dans le cadre du colloque« Ville et géopoétique » le jeudi 12 juin 2014.

DSC09589La balade commence sur la place de la Bastille, en pleine cacophonie ; pour entendre les poèmes de Lorand Gaspar il nous faut tendre l’oreille. Distribués au hasard à chacun des participants, ceux-ci ponctueront le parcours, semant au passage quelques éclats solaires ou désertiques, propulsant l’esprit en de vastes contrées, scandant le désir et les sensations nées au contact des éléments.

Quelques marches plus bas, un quai à l’ombre longe la Seine, procurant soudain un silence apaisant, étonnant, sur lequel flottent quelques péniches bien amarrées, des péniches devenues jardins, ou gardiennes de chats, entre lesquelles trois canards se glissent, et l’on se surprend à questionner la berge d’en face, aux airs de plage, sur laquelle se prélassent des corps nonchalamment étendus en plein soleil. On devine les gens en train de papoter, et on remercie la distance de ne pas porter leurs voix jusqu’à nous. Lequel des deux quais est le plus propice à la démarche géopoétique ? Entre le quai ensoleillé, aménagé pour les promeneurs, et le quai ombragé, où le calme et la compagnie des péniches se savourent de manière impromptue, la discussion s’engage, où les amateurs de coins perdus ont de toute façon gagné d’avance.

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Lionel remonte l’escalier pour capter le contraste saisissant entre la cacophonie du haut et le silence du bas, son enregistreuse à la main, avant de nous lire quelques fragments signés Reda, un surplus de citations n’ayant pas trouvé leur place dans la conférence qu’il prononcera le lendemain, pour notre plus grand bonheur. Des pigeons et des mouettes traversent le ciel, recueillant sur leurs ailes quelques miettes de soleil. D’énormes tanches se pressent près de l’écluse, espérant peut-être une sortie vers l’eau libre.

Sous le pont, nous faisons une pause pour sentir le plafond vibrer au son du train qui roule au-dessus de nos têtes. Le rythme rappelle celui du cœur, un cœur immense, gigantesque, angoissant, dont nous attendons le battement suivant avec l’appréhension de ceux qui savent qu’un train leur passera dessus.

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Autre quai, autre lumière, autre ambiance acoustique : ici les bateaux bougent, on distingue la basse de la péniche, le hurlement des sirènes des sauveteurs, les ritournelles pour touristes des bateaux-mouches, la musique classique du bateau-restaurant, et toutes ces langues entendues en chemin, parmi lesquelles le français traîne loin derrière les autres… À mon tour de lire, j’ai choisi un lieu moins bruyant, mais malgré tous mes efforts ma voix ne porte pas. Alors les têtes se rapprochent, le cercle se referme – intimité de la parole poétique échangée sur les quais.

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Lors d’une halte dans un paysage minéral et aquatique, Yvan sort sa clarinette et se laisse aller à l’improvisation. Les sons se distribuent tout autour en de longues méditations musicales, effleurant les toits, le pont en face – les voitures avancent et s’arrêtent au rythme de la musique, remarque Brigitte –, le timbre de l’instrument nous guide, dirige notre attention vers tel ou tel endroit, construisant à sa guise un paysage sonore diffracté, où se mêlent les aboiements du chien, les cris des gens sur le fleuve, le bruit de l’eau et du vent dans les feuilles au-dessus de nous. De longues phrases se déroulent sur une seule note et prolongent la ligne ouverte par le fleuve, le musicien se laisse imprégner par le lieu, il étire le son et le module pour le laisser planer au-dessus de l’eau, la musique n’est plus que souffle, brise, l’émotion nous frôle, portée par la caresse du vent. Les pensées s’évident, l’esprit se libère pour accueillir la joie, intense, qui emplit l’espace, et soudain des rythmes auvergnats surgissent, réactivant pour un temps la mémoire du quartier, peuplé par des gens venus du lointain Massif central. Nos derniers pas nous conduiront jusqu’aux quatre cloches muettes de Notre-Dame, des cloches aux prénoms féminins composés et désuets déposées l’une près de l’autre et que l’on entend encore, pour peu qu’on prête l’oreille par-delà les siècles, sonner la libération de Paris.

Grand moment de géopoétique urbaine, parcours unique, tout en contrastes, offert en bord de Seine, axé sur le partage d’une sensibilité et qui révèle, en un point d’orgue, un accord secret avec le monde.

Rachel Bouvet

Guérande, le 17 juin 2014.

 

Le sentier du papillon bleu. Île Plate, 8 juin 2013

DSC08730À partir du moment où nous quittons le catamaran jusqu’à celui où nous débarquons sur l’île, les eaux turquoise captent toute mon attention. Assise au bout du zodiac, je ne parviens pas à me détacher de ces nuances profondes auxquelles je n’ai jamais su résister et qui font défiler toute la gamme allant du vert au bleu – en gallois et en breton il n’y a qu’un seul adjectif pour la couleur bleu-vert, la palette de la mer en somme, qui peut virer au bleu foncé en l’absence de soleil ou franger d’écume les vagues émeraude – comme j’ai toujours eu du mal à distinguer le bleu du vert, je me dis que je dois souffrir de daltonisme marin, comme tous ceux qui ont vécu longtemps près de la mer j’imagine. La transparence rend le turquoise d’une limpidité sans égal et l’œil se vautre dans ce trop-plein de couleurs aquatiques dans un accès de douceur, attiré par les profondeurs.

DSC08732Sur le sable, une souche brille au soleil, son bois lavé par l’eau, telle une épave, comme si de l’arbre il ne restait que les os blanchis par la mer. Elle lance au loin ses racines en direction de la terre semble-t-il, dans un geste désespéré de quitter le rivage où elle a échoué, on ne sait trop comment. Je suis venue herboriser sur l’île Plate pour emboîter le pas à un botaniste de papier et voilà que je tombe en premier lieu sur une souche, un arbre mort, signe du temps enfui mais aussi persistance de la matière végétale après la mort, support des mots que je traque. Je passe allègrement de la littérature à la biologie – j’ai retrouvé ma fascination première pour la science du vivant depuis que je me suis mise en tête d’étudier le végétal dans les lettres. L’arbre mort me conduit au vivant.

DSC08734Est-ce une souche de filao? À quelques mètres se trouvent de grands arbres que le vent penche vers la mer, dans lesquels je reconnais la silhouette des filaos si longuement rêvés le nez dans les livres de Le Clézio. Ils abritent sous leurs branches des batatrans, des ipomées nommées ainsi en raison d’un certain Durand paraît-il – la patate à Durand serait devenue, avec l’accent créole, batata à Durand, batatran – en arabe aussi la patate douce se dit batata – j’aime dériver entre les noms et les plantes.

Nous cherchons, Isabelle et moi, le chemin qui passe au milieu de l’île pour rejoindre le phare, avec l’espoir de revenir en longeant le rivage. Mary, Sarah, Toni, Cécile et sa soeur jumelle nous emboîtent le pas. Nous marchons d’un bon pas depuis une quinzaine de minutes quand le vol d’un papillon nous force à nous arrêter : nous attendons qu’il se pose pour l’observer. DSC08750 C’est un papillon bleu aux ocelles ocres, sans doute une variété de junonia me dit Isabelle – vérification faite, c’était bien un junonia rhadama –, qui du même souffle me raconte les chasses aux papillons en compagnie de son père passionné d’entomologie. Une enfance bénie, en somme, sous les auspices de l’aventure et de l’aérien. Je me souviens avoir remarqué en riant que le papillon bleu (je préfère son nom vulgaire) nous ouvrait le chemin en voletant ainsi juste devant nous – je ne croyais pas si bien dire. Tout au long de la marche jusqu’au phare, il nous a précédées, disparaissant et reparaissant sans arrêt, en un vol étrange qui me détournait des plantes que je photographiais dans l’espoir de les identifier un jour, à défaut de pouvoir les reconnaître sur place. Comme la piste indiquée sur la carte n’était pas nommée, nous avons d’un commun accord décidé de la baptiser en l’honneur de notre guide ailé. Il faut dire que le « sentier du papillon bleu » est plus facilement praticable pour un papillon que pour un bipède, en raison des broussailles et des épineux qui assaillent les jambes, des végétaux innommables (je serais bien incapable de les nommer), qui égratignent les mollets – enfin ceux de mes collègues, car j’avais mis un pantalon ce jour-là, par chance, mais je suis tout de même revenue avec une longue balafre sur l’avant-bras, sorte de tatouage végétal, de signature éphémère qui m’a rappelé durant tout le séjour à Maurice le sentier à peine balisé que nous avons suivi.

DSC08770Arrivées au phare pourvu de couleurs éclatantes – blanc et rouge – dans l’azur où flottent de légers nuages, nous devons escalader le muret qui entoure les bâtiments avant de poursuivre notre route pour rejoindre le rivage, que nous devinons loin en-dessous.

Parmi les buissons, nous trouvons une tombe datée du 28 février 1856, celle de Sarah Creed, morte à 28 ans en laissant derrière elle quatre jeunes enfants en plus de son mari. Dans la conférence préparée pour le congrès qui débute le lendemain, je parle des deux occurrences en anglais dans La quarantaine : la carte de l’île, réalisée en 1857, et les mots inscrits par une autre Sarah (Metcalfe) sur la couverture du calepin (fictif) de son mari : le 28 mai 1891. Drôle de coïncidences tout de même…
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C’était juste avant de découvrir le banian gigantesque qui a littéralement envahi cette partie de l’île avec ses lianes-racines en colonisant l’espace sur des mètres et des mètres – nous avons même essayé d’en faire le tour en bravant les broussailles, sans succès. J’avais vu des banians en Égypte, mais aucun n’arrivait à la cheville de celui-là. Je comprends maintenant pourquoi autant de légendes y sont associées, pourquoi le figuier banian est sacré dans certaines cultures : notre parcours a pris fin à cet endroit, nous n’avons pas pu nous aventurer du côté ouest de l’île ainsi que nous l’avions prévu. Le banian nous refusait-il le passage, pour je ne sais pour quelle raison? Ou bien était-ce l’appel du papillon bleu? Peut-être qu’il nous attendait à l’orée de son sentier préféré? En vain, nous l’avons cherché en dévalant de plus belle le chemin du retour…

Géopoétique, géocritique, écocritique: points communs et divergences

Conférence présentée à la MSH de l’Université d’Angers le mardi 28 mai à 18h en tant que professeure invitée par le laboratoire CERIEC (Centre d’études et de recherche sur imaginaire, écriture et cultures).

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La géopoétique, la géocritique et l’écocritique ont été fondées à quelques années d’intervalle, entre la fin des années 80 et le début des années 2000, en France pour les deux premières et aux États-Unis pour la troisième. Elles ont toutes trois en commun le fait de vouloir replacer le lien entre l’homme et la Terre au centre de la réflexion. Géo-centrée – géo en grec signifie la Terre – ou éco-centrée – oikos, la maisonnée en grec, est à la base du concept d’environnement–, elles ont également comme point commun d’accorder une place prépondérante à la littérature. Ces trois mouvements se sont développés de manière indépendante, sans que de véritables liens se tissent jusqu’à présent. (Lire la suite ici)

Conférences à l’Université d’Angers

http://www.univ-angers.fr/fr/international/actualites/visite-de-rachel-bouvet-professeure-a-l-uqam.html

Appel à contributions – Ouvrage collectif : « Amin Maalouf: une oeuvre à revisiter »:

Voir l’annonce publiée sur Fabula:
http://www.fabula.org/actualites/appel-contributionsouvrage-collectif-amin-maalouf-une-oeuvre-revisiter_54725.php
Envoi des propositions
Nous sollicitons des propositions d’articles originaux (de 500 à 600 mots) pour le 30 mars 2013 au plus tard. Veuillez joindre à votre proposition une courte notice bio-bibliographique et les envoyer à :
Soundouss.El.Kettani@rmc.ca
bouvet.rachel@uqam.ca
Les auteurs dont les propositions auront été acceptées seront invités à soumettre leurs textes complets (entre 7500 et 10 000 mots) au comité de rédaction avant le 30 septembre 2013.

Comité de rédaction :
Soundouss El Kettani, Département d’études françaises, Collège militaire royal de Kingston
Rachel Bouvet, Département d’études littéraires, Université du Québec à Montréal

Capteur de traces

DSC08331Les empreintes dans la neige arrêtent le regard, qui se fait alors capteur de traces, entraîné par les flèches dessinées sur le sol, des flèches que des animaux ont laissées derrière eux, on ne sait pas trop pourquoi, des dindons sauvages peut-être, vu la taille et la forme des traits?
Et le souvenir des oiseaux croisés à quelques kilomètres de là, quelques semaines plus tôt, ressurgit, taches de couleur sur fond blanc, glacé.