Histoire de traversées

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« D’un homme, plus que son histoire, celle de sa naissance, de sa formation, de ce qu’il a produit ou laissé, je désire plutôt connaître les espaces, les villes, les territoires et les pays, les étendues et les terroirs qu’il a parcourus. C’est cette notion de traversée qui m’importe, plus secrète, plus insaisissable que toutes les sédimentations, les accumulations d’une existence. Sur cette route, on n’est jamais seul. Il y a les lumières et les éclairages d’un arrière-pays, la grâce et l’intermittence des rencontres. »

Philippe Le Guillou, Géographies de la mémoire, Paris, Gallimard, 2016, p. 13.

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Capteur de traces

DSC08331Les empreintes dans la neige arrêtent le regard, qui se fait alors capteur de traces, entraîné par les flèches dessinées sur le sol, des flèches que des animaux ont laissées derrière eux, on ne sait pas trop pourquoi, des dindons sauvages peut-être, vu la taille et la forme des traits?
Et le souvenir des oiseaux croisés à quelques kilomètres de là, quelques semaines plus tôt, ressurgit, taches de couleur sur fond blanc, glacé.

Le temps du gel – Pitci pipon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pierres du ruisseau ont déjà revêtu leurs coiffes de gel; pourtant l’hiver n’est pas encore arrivé. Comment faire alors pour dire cet hiver qui n’en est pas un, ce pré-hiver en quelque sorte, qui précède les grands froids et les paysages tout enneigés?
Le mieux est d’aller voir du côté des langues nées dans ce pays où l’hiver a plusieurs visages, des langues qui ont délimité les saisons à partir d’une expérience des lieux et non en transposant le climat des pays européens. En atikamekw par exemple, il y a six saisons, dont l’une se nomme « Pitci pipon », le temps du gel. C’est le moment où les rivières et les lacs commencent à geler, ce qui correspond plus ou moins à la mi-novembre.
Jusqu’ici, cette date évoquait pour moi la première neige, qui ne reste jamais très longtemps, la pose des pneus d’hiver, l’installation des abris tempo qui défigurent les rues. Je n’avais pas encore eu la chance d’admirer cette métamorphose des roches pendant la nuit, cette peau blanche et luisante qui les recouvre, souvenir d’un froid mordant aux petites heures, cette beauté saisissante qui arrête l’oeil au milieu de l’eau vive. Cela valait bien la peine d’inventer un mot juste pour dire cette surprise du ruisseau au moment du premier gel, pitci pipon, et l’émerveillement de ceux qui suivent son cours en marchant sur ses rives.

Kabir Kouba: la rivière aux mille détours


Depuis une semaine, la carte du Parc linéaire de la Rivière St-Charles traînait sur mon bureau, et au moment de la ranger, ces deux mots, « Kabir Kouba », m’ont de nouveau interpellée.

Quand nous avons fait la balade géopoétique à la Rivière St-Charles en compagnie de Nicolas Lanouette, organisateur de l’événement pour l’îlot de La Traversée à Québec, nous nous sommes arrêtés à la maison O’Neil, où la carte de la rivière est dessinée par terre. J’ai été passablement étonnée des résonances arabes du nom de la chute Kabir Kouba. Kabir (ou kebir, selon les accents), cela veut dire « grand », et Kouba (ou koubba, comme on a l’habitude de l’écrire en français, mais il n’y a qu’une consonne en arabe) signifie « dôme, coupole, tombeau d’un saint homme, d’un marabout… ». J’ai donc laissé mon imagination voguer sur les eaux d’une chute immense tombant depuis le sommet d’un dôme gigantesque. Certains ont évoqué une vague origine montagnaise, mais personne ne connaissait la signification. Après une petite recherche, j’ai finalement appris que Kabir Kouba était le toponyme donné par les Montagnais à la Rivière St-Charles (pas uniquement à la Chute) et qu’il signifiait « La rivière aux mille détours ». Voici ce qui est écrit dans le dossier no 28 de la Commission de toponymie du Québec consacré aux toponymes des Hurons-Wendats:

« D’abord rattaché à la rivière Saint-Charles, le nom Kabir Kouba identifie maintenant la chute sise sur le cours de cette rivière à proximité du village de Wendake. Cette graphie a été préférée, en 1994, à celle de Cabircoubat, qui avait été approuvée en 1977. Selon Gabriel Sagard (1636), ce toponyme serait d’origine montagnaise et signifierait « rivière aux mille détours » en raison du cours méandrique de la rivière Saint-Charles. Cette origine nous paraît vraisemblable car nous avons relevé dans « Le Foyer Canadien », vers 1865, un nom wendat pour la rivière soit «Oriaouenrak». La forme «kaPirek8bak8» est rattachée à la rivière Saint-Charles dans «Racines montagnaises» compilées à Tadoussac avant 1695 par le père Bonaventure Fabvre.
Toponyme officiel: Rivière St-Charles; Variantes: Cabircoubat; Oria’enrak; Oriaouenrak » (p. 26)

J’ajouterais que cette propension aux détours me semble caractéristique de cette rivière, puisque j’ai dû faire un détour par la langue arabe avant de trouver sa signification chez les Hurons-Wendats. Et si l’on compte bien, 1000 + 1 détour, cela fait mille et un détours, ce qui la rapproche encore plus des lettres arabes…

Décidément, « Rivière St-Charles » ne rend pas justice à « Kabir Kouba, la Rivière aux mille détours », dont la richesse géopoétique se mesure à l’aune de ces méandres infinis qu’elle trace dans l’espace et dans les pensées. Sait-on jamais? Peut-être que ce nom ressurgira un jour à la surface de la carte du Québec et dans la mémoire des gens qui déambulent chaque jour sur ses rives.

Quand l’Amazone rencontre le Sahara

Geopoética : tel était le thème de la 8e biennale internationale d’art de Mercosul cette année à Porto Alegre. L’artiste brésilienne Mayana Redin y exposait une série de cartes axées sur la rencontre de territoires géographiques. Ici, c’est le fleuve Amazone qui traverse le désert du Sahara (les taches de lumière se sont invitées au moment de la photographie, elles ne sont pas sur les cartes). Ailleurs, l’île de la déception fusionne avec l’île de la désolation… Allez voir son blogue, il y a des images saisissantes.

De Fès à Guérande

De Fès à Guérande
Des tanneurs aux paludiers

Dans les ronds d’eau douce colorée
Les peaux
Séchées à l’air libre

Dans les carrés d’eau de mer
Le sel
Recueilli au premier soleil

La salicorne a envahi les marais abandonnés
L’eau s’est retirée
Les formes se sont estompées

Des cailloux en chemin

8 juillet 2009, Jardins du Précambrien,
site no 6, installation de Suzanne FerlandL1.
Symposium d’art international d’art in situ, Fondation
Derouin, Val-David.

De loin, on aperçoit des visages de pierre en haut des arbres. Qui est-ce ? Pourquoi ces
troncs ont-ils des têtes humaines ? Comment la pierre peut-elle tenir en équilibre sur des poutres
aussi minces ? De loin, ils semblent nous attendre, postés qu’ils sont de chaque côté du sentier et
placés en vis-à-vis, comme deux sentinelles qui nous invitent à entrer, à condition de passer en
silence sous leurs regards hautains. Plus tard, je saurai ce qu’ils représentent, pourquoi ils sont là,
mais j’aimerais faire durer encore un peu l’énigme de la pierre. Voici donc des cailloux qui
ouvrent le chemin et qui font lever la tête, jusqu’aux plus hautes branches.

(la suite ici)

De calanque en bayou

Le hasard m’a conduit en moins de deux semaines des calanques de Marseille aux bayous de la Louisiane, des dentelles de calcaire aux cyprès chauves pétrifiés, de l’eau de roche aux eaux troubles, de la transparence azurée aux marécages verdâtres.

Érodée par le vent et l’eau, la pierre repousse de son mieux la végétation. De maigres silhouettes de pins tentent malgré tout de se frayer un passage. Dans les méandres laissés par le Mississippi, les branches s’étirent si loin qu’elles semblent chercher leurs racines profondément enfouies dans l’eau et le sable, là où l’idée même de la pierre semble inexistante.

Pointe du Raz, juin 2008

Bonjour à tous depuis la Pointe du Raz, aussi nommée le «bout du monde» et située dans le Finistère (la fin de la terre) près de Douarnenez. L’île que l’on devine dans le lointain est l’île de Sein.

De retour au pays après quatre ans d’absence, je savoure les paysages bretons à forte dose: au gris des pierres se jetant dans l’océan bleu-vert, ajoutez l’or des genêts qui brille encore en juin et quelques taches de violet (les bruyères commencent tout juste à fleurir) et vous aurez une idée du spectacle grandiose que l’on trouve dans le coin. Peu d’efforts à faire en somme pour se trouver en territoire géopoétique!

Je vous transmets du même souffle les salutations de Kenneth White, très heureux de recevoir notre dernier carnet de navigation, qu’il a trouvé magnifique, ainsi que les commentaires élogieux de la part de Michèle Duclos de Bordeaux et d’Alexandre Gillet de Genève, avec qui j’ai eu l’occasion d’échanger. Les glaces de Cap-Santé font donc le tour de l’archipel…

Bisous & kenavo,
Rachel