La Bretagne comme ancrage 2


Cette péninsule bordée d’îles bruisse de musique, de paroles et de chansons en trois langues distinctes, des langues qui se sont frottées les unes aux autres en se métissant parfois, mais le courant menace toujours d’emporter deux d’entre elles : le breton et le gallo, toutes deux considérées comme étant en grand danger d’extinction. Seule langue admise par la République, le français s’est imposé par la force en Bretagne : les instituteurs se sont chargés d’anéantir le breton en instaurant une culture de la honte. Les rares mots bretons entrés dans la langue française attestent bien de ce mépris : qui se souvient que « baragouiner » a pour étymologie bara, « pain », et gwin, « vin », des aliments que les pèlerins d’abord, et les soldats ensuite, quémandaient dans les régions de France où l’on se gaussait de leur manière ridicule de parler, au point où seule cette connotation péjorative, aux relents xénophobes, a subsisté dans l’imaginaire de la langue? Ou encore que « plouc » vient de plou, « paroisse », faisant partie de nombreux toponymes bretons tels que Plougastel, Ploumanac’h, Plouha, Plouharnel, Ploumilliau…? C’est une langue que je n’ai jamais parlée, mais comme la chanson et la musique dépassent largement les limites de la Basse-Bretagne, je l’ai souvent entendue. Ses sonorités ont accompagné mes rêves d’adolescente après des soirées passées à la fredonner dans les fest-noz et les festivals, à danser au rythme des bourrées, des An Dro, des gavottes et des laridés, à reprendre en chœur des paroles dont le sens m’échappait. Elle suscitait des sentiments ambivalents chez ceux qui en avaient été privés au nom de la modernité ou chez ceux qui ne parvenaient pas à s’extirper du clivage allant de pair avec son héritage. On luttait, on lutte encore, pour sa survie.
Le gallo, c’était la langue parlée en Haute-Bretagne, celle que j’entendais lors des visites familiales chez mes grands-parents paternels, une langue que la génération de mes parents a dû taire et refouler pour pouvoir s’intégrer dans les institutions françaises et évoluer dans la sphère sociale. Est-ce parce qu’elle était considérée à l’époque comme un patois, un idiome beaucoup moins noble que le breton, appartenant quant à lui à la famille des langues celtiques? Toujours est-il que cette langue d’oïl, dérivée du bas-latin comme le français, s’évanouissait peu à peu sans que personne ou presque ne s’en soucie. Cela semblait suivre le cours des choses, comme si elle s’était usée au cours des siècles au contact du français, la seule langue admise à la ville, à l’école, dans la maison où nous grandissions. Ce n’est que récemment, en partageant l’exaltation de mon père redécouvrant les mots de son enfance dans un dictionnaire gallo-français, que j’ai mesuré l’importance de cette mémoire occultée et les conséquences de cette acculturation. S’il lui a fallu attendre l’âge de la retraite pour se réapproprier sa langue maternelle, c’est sans doute parce qu’il lui était nécessaire de se dégager du milieu du travail pour retrouver cette part de lui-même enfouie sous la honte. À moins que ce soit le fait de bêcher et de retourner les mottes de terre du jardin du matin au soir qui a fait ressurgir sans qu’il y prenne garde les mots gallésans, profondément liés à la ruralité.
Le prisme langagier à travers lequel nous découvrons la terre, la mer, l’humain, la musique, joue un rôle déterminant dans notre rapport au monde; il laisse son empreinte, sa marque, dans notre manière d’exister, de comprendre les choses qui nous entourent. Ceux qui ont la Bretagne comme ancrage linguistique ont sans doute un jour éprouvé la tension découlant de la diversité des langues. Côtoyer une langue sans la connaître vraiment, c’est un peu comme entendre des voix s’éteignant dans le lointain, apparaissant déformées en raison de la distance, des voix qui n’ont plus la force de proférer les sons habituels alors qu’elles ont habité les alentours pendant des générations. Des langues fantômes en quelque sorte, dont les toponymes et les patronymes gardent les traces. Quoi d’étonnant dès lors à ce que les questions de langue et d’altérité me préoccupent? Comment pourrait-il en être autrement quand on assiste à la disparition dans l’indifférence la plus complète d’une langue parlée durant une dizaine de siècles? Installée au Québec depuis une vingtaine d’années, j’ai appris ce que signifie lutter pour la survie d’une langue. Non pas que je sois nostalgique par rapport à ces langues en voie d’extinction ou révoltée au point de malmener les institutions, mais je demeure convaincue que la richesse réside dans la diversité des idiomes, dans la traversée des langues et des cultures, qui se sont de tous temps succédées et entremêlées.
La certitude d’une langue enfouie, d’une altérité en soi : voilà ce que le mouvement incessant de la mer me murmure, ce qui forme le flux et le reflux de ma pensée, ce qui oriente mes pérégrinations vers le lointain. Car pour dénouer un nœud, il faut se familiariser avec les cordages, devenir aussi habile qu’un marin sur son embarcation, apprendre à reconnaître les différents types d’attaches. L’impossibilité de parler la langue de mes ancêtres, de l’aimer, de la reconnaître, a sans doute aiguisé mon désir d’en connaître d’autres, très éloignées, comme la langue arabe, apprise à vingt ans, de même que des paysages aux antipodes du paysage maritime, comme le désert. À bien y penser, les dunes de sable ont d’abord été perçues dans l’imaginaire occidental à partir de la métaphore marine, joignant dans une seule image le rivage et l’erg, l’île et l’oasis, les bateaux et les caravanes. L’inversion du regard, ou tout au moins la transformation du regard grâce à la distanciation qu’offre le lointain, m’apparaît comme une étape essentielle dans la compréhension de ce qui est proche, qu’il s’agisse de paysage ou de langue. L’immensité marine et l’immensité désertique forment les deux versants d’une immensité intime que je ne cesse de rechercher autour du monde et dans la littérature.

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Le temps du gel – Pitci pipon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques pierres du ruisseau ont déjà revêtu leurs coiffes de gel; pourtant l’hiver n’est pas encore arrivé. Comment faire alors pour dire cet hiver qui n’en est pas un, ce pré-hiver en quelque sorte, qui précède les grands froids et les paysages tout enneigés?
Le mieux est d’aller voir du côté des langues nées dans ce pays où l’hiver a plusieurs visages, des langues qui ont délimité les saisons à partir d’une expérience des lieux et non en transposant le climat des pays européens. En atikamekw par exemple, il y a six saisons, dont l’une se nomme « Pitci pipon », le temps du gel. C’est le moment où les rivières et les lacs commencent à geler, ce qui correspond plus ou moins à la mi-novembre.
Jusqu’ici, cette date évoquait pour moi la première neige, qui ne reste jamais très longtemps, la pose des pneus d’hiver, l’installation des abris tempo qui défigurent les rues. Je n’avais pas encore eu la chance d’admirer cette métamorphose des roches pendant la nuit, cette peau blanche et luisante qui les recouvre, souvenir d’un froid mordant aux petites heures, cette beauté saisissante qui arrête l’oeil au milieu de l’eau vive. Cela valait bien la peine d’inventer un mot juste pour dire cette surprise du ruisseau au moment du premier gel, pitci pipon, et l’émerveillement de ceux qui suivent son cours en marchant sur ses rives.

La Bretagne comme ancrage

Un paysage à partager: celui de l’océan tel qu’on peut l’observer le long des côtes bretonnes sculptées par l’eau et le vent. Un paysage longuement écouté, goûté, humé, aimé, contemplé depuis les hautes falaises, en marchant sur le sable, ou en étant bousculée par les vagues, un paysage ayant laissé en moi des traces durables puisqu’il m’habite depuis l’enfance. C’est face à l’horizon marin que j’ai connu les premiers moments d’émerveillement face à la beauté du monde. Je suis restée sous l’emprise de cet élan si particulier fait de désir et de curiosité que suscite la vastitude, positionnant l’esprit dans un mouvement d’ouverture. Si ce paysage fondateur me procure un sentiment d’être-au-monde d’une telle intensité, c’est sans doute parce que mon ancrage y est très profond. Mais qui dit ancrage annonce en même temps le départ, le voyage. C’est tout le contraire d’un enracinement, d’une fixation de l’identité dans un territoire. Lors d’un récent séjour à Brest, dans le Finistère, j’ai compris pourquoi il m’est si difficile de faire ce que la plupart des gens font sans mal, c’est-à-dire habiter un même pays toute une vie durant. J’ai beau faire, je ne peux m’empêcher de me projeter vers un ailleurs, vers des lointains inconnus qui m’attirent comme des aimants, puis vers des territoires connus et aimés qui me ramènent à eux, où que j’aille. Le fait est que je ne peux rester trop longtemps éloignée de la Bretagne. Après un certain temps, je ressens une douleur sourde, un mal à l’âme qui me fait chavirer, rendant le quotidien insupportable, et je ressens le besoin, physique, de marcher sur le sentier des douaniers pour rêver pendant des heures, de m’asseoir près des touffes de bruyère pour que mes pensées puissent se dévider dans les bourrasques et suivre les lacis de l’écume en bas des rochers, de nager dans l’eau salée jusqu’à être totalement submergée par la fascination sans bornes que procure l’océan.
Alors j’y retourne, encore et toujours. La lame de fond qui me ramène à mon ancrage premier apporte à chaque fois son lot de découvertes. J’ai intégré sans m’en rendre compte le mouvement du ressac, un mouvement devenu tellement familier qu’il fait maintenant partie de mon identité. Ceux qui ont vécu près de la mer comprendront comment un tel accord avec l’élément aquatique en vient à se nouer, comment on finit par incorporer le rythme de la houle, comment un calme intérieur nous habite après d’interminables marches le long de l’océan, le regard rivé sur les vagues ou sur les goélands, la peau et les cheveux caressés par le vent, et le bruit réconfortant de la mer toute proche, se fracassant sur les rochers aux formes extravagantes. Le paysage maritime est soumis à une tension constante entre la crête et le creux de la vague, entre le flux et le reflux, entre le proche et le lointain. Il vibre au rythme cosmique de la marée, tributaire de la force d’attraction de la lune. Tandis que les chocs répétés de l’eau sur la pierre et les rafales soufflant sur la lande cisèlent le granit, les vagues remuent sans arrêt les algues, les coquillages ainsi que les fines particules recouvrant la grève et finissent par arrondir les pierres prises dans leur roulis. Vivre à l’unisson de cette force gigantesque, sublime, c’est aussi côtoyer une douceur infinie, celle du galet dans le creux de la paume, celle du sable sous le pied, celle du souffle sous l’aile de la mouette. Empreint de force et de douceur tout à la fois, le paysage maritime accueille autant les déchaînements les plus formidables lorsque des tempêtes font rage que les sons mélodieux des flûtes ou des harpes celtiques en temps d’accalmie.

Représentations de l’espace et genres littéraires

Conférence sur les Représentations de l’espace et les genres littéraires (récit de voyage, roman, récit fantastique) présentée au séminaire « Vers une géographie littéraire? » de Michel Collot et Julien Knebusch à Paris-III (Sorbonne Nouvelle) le 6 avril 2012.
Vous pouvez visionner la conférence sur le site « Vers une géographie littéraire » (il s’agit de la sixième séance) à l’adresse suivante:
Séminaire 2011-2012 Sixième séance