Hêtres, chênes et sumacs d’Oka

Sur le sol, des feuilles brunes aux lobes dentés bien découpés, du chêne rouge à première vue. Je lève la tête, pour voir s’il y en a encore d’accrochées tout là-haut, dans les frondaisons situées à une distance vertigineuse. Il faut quitter le sentier pour se rapprocher des arbres, les feuilles crissent et dégagent en remuant une odeur de poussière, si familière qu’elle me ramène des années en arrière. Mes mains caressent l’écorce toute crevassée, palpent ses rugosités, ses anfractuosités, des mains aveugles tâchant de deviner à partir des traits la forme d’un visage. Au retour je chercherai du regard les troncs crevassés, je m’amuserai à repérer les chênes à partir de l’écorce. C’est plus fort que moi, je cherche toujours à apprendre quelque chose quand je vais en forêt, une manie qui remonte à l’enfance.

Aux branches, des feuilles d’érable en grande quantité, des jaunes, dorées, un vrai régal pour les yeux, les rouges sont tombées depuis quelques jours déjà, les feuilles de chênes les ont peut-être déjà recouvertes, qui sait. Et puis il y a les hêtres, dont les feuilles virent au beige et commencent à joncher le sol. Avec leur forme allongée, toute simple, elles sont faciles à reconnaître. Certaines, bien vertes encore, hésitent à quitter les branchages; est-ce qu’elles vont sécher sur place et s’enrouler sur elles-mêmes au lieu de tomber comme les autres ? Des résistantes, celles-là, qui braveront la neige et qui finiront toutes rabougries à la fin de l’hiver. C’est la première fois que je viens ici, et pourtant j’ai l’impression d’être en terrain connu. Dans les hêtraies et les chênaies, je m’y retrouve assez facilement, ce sont les autres types de forêts qui demeurent illisibles pour moi : au milieu des bouleaux, des peupliers, des amélanchiers, des micocouliers et des innombrables espèces de conifères, j’y perds vite mon latin.

S’agit-il d’une forêt-cathédrale ? Les troncs noirs s’élancent comme des colonnes sur fond jaune, mais le silence n’est jamais rompu par la sonnerie des cloches, seulement par le souffle léger du vent dans les feuilles. À force de prêter attention aux lignes droites, j’aperçois tout à coup un jeune érable tout biscornu, qui par sa seule présence oblige à remettre en question la verticalité inhérente à l’arbre. Pourquoi a-t-il poussé ainsi, tout de travers ? Aucun indice autour susceptible de m’aider à comprendre cette bizarrerie. L’univers des arbres m’est totalement étranger, le monde végétal dans son ensemble est à mille lieues de mon cadre de référence.

De retour au stationnement j’aperçois des sumacs, et le sujet de ma conférence à venir me revient tout d’un coup. Me voilà partie en quête d’un arbre au tronc suffisamment épais, un sumac assez isolé pour qu’on discerne bien ses contours, mais les vinaigriers se tiennent en groupes, en grappes, les belles teintes vermeilles ont pâli, les feuilles sont presque toutes tombées, il ne reste plus que les fruits coniques rouge grenat. Plus tard, sur la route, j’apercevrai un sumac plus vieux que les autres, un peu trop tard pour freiner alors je ferai demi-tour plus loin et m’arrêterai sur le bas-côté pour le prendre en photo. Pas de chance, le sumac s’avère impossible à cadrer, inséparable des érables aux alentours, qui lui prêtent leurs éclats dorés.

Je réalise que j’ai refait sans m’en apercevoir les mêmes gestes que l’an dernier : au premier anniversaire du décès de mon père, j’ai pris le chemin de la forêt, ce qui n’a rien d’étonnant quand on y pense – je n’ai jamais connu un homme aussi profondément attaché aux arbres, aux plantes, à part peut-être son propre père, et sans doute son père avant lui – et puis le silence est propice au recueillement, c’est bien connu. Le même scénario s’est répété cette année, comme un rituel qui s’impose de lui-même, mais une note assez étrange s’est ajoutée : j’avais prévu d’aller voir une exposition dans un musée avec une amie, puis je me suis ravisée, la forêt m’appelait. Arrivée à la guérite du parc national d’Oka, la jeune femme m’a conseillé d’aller plutôt du côté de la colline, parce qu’à la saison des couleurs, vous savez, c’est le plus beau coin du parc. Une fois sur place je me suis aperçue que je suivais le sentier du Calvaire, les oratoires et les chapelles croisés tout au long du chemin ne manquaient pas de rappeler la dimension sacrée du chemin, son aura spirituelle. Comme si cet ancien lieu de pèlerinage, conçu par les Sulpiciens pour s’assurer de convertir les autochtones, m’avait attiré à lui, pris dans ses filets. À vrai dire, je n’ai jeté qu’un coup d’œil distrait aux peintures dissimulées derrière les grilles cadenassées et faisant l’apologie de la souffrance, les images du Christ portant sa croix n’ont pas réussi à m’émouvoir autant que les arbres aux alentours, parés de leurs éphémères couleurs, leurs feuilles s’apprêtant à mourir pour que d’autres naissent au printemps prochain. Le bois lui-même est déjà mort à l’intérieur des troncs, seul l’aubier, la partie entre le duramen et l’écorce, vit encore, c’est lui qui permet de transporter la sève et les nutriments jusqu’en haut, jusqu’au bout des branches.

L’arbre est un mort-vivant. Pour grandir, il meurt peu à peu à l’intérieur, cerne après cerne. Moi aussi j’ai dû incorporer la mort, faire de la place à l’intérieur. Au début on ne sait pas trop comment endiguer toute cette tristesse qui afflue d’un seul coup, on se débat sans arrêt, puis la peine va et vient comme le vent dans les branches, le souffle s’allonge et se renforce, et un sentiment étrange de sérénité s’installe. La vie, je l’ai senti frémir dans mon ventre et s’épanouir de semaine en semaine, je mangeais pour deux, je chantais pour deux, porter un enfant me rendait tellement euphorique que j’en avais le vertige. La mort, j’ai refusé de la porter comme une croix, je respire pour deux, je marche en forêt pour deux, pour lui, pour moi, qui ai hérité de son amour des arbres. J’en ressors avec un sentiment d’urgence logé en plein cœur, un goût de vivre encore plus intensément, avant que les rivières commencent à geler.

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RETOUR DU FLÂNEUR SUR LE THÈME DES ARBRES

La Traversée

La Traversée est heureuse de vous inviter à participer à sa nouvelle édition du Retour du flâneur, cette fois consacrée aux Arbres, et animée par Chloë Rolland et Claudette Lemay.

Témoins silencieux du passé et porteurs de promesses d’avenir, les arbres nous entourent et nous parlent d’un temps long, d’une persévérance. Entre leur enracinement et la montée parfois vertigineuse de leurs branches, ils évoquent dans de nombreuses cultures la communication entre les dimensions célestes et terrestres. Qu’on soit sensible ou non à leur présence, on a tous un jour ou l’autre développé un lien particulier avec un ou plusieurs de ces êtres de bois, de sève et de feuilles qui façonnent nos paysages. Ce flâneur sera l’occasion de s’en laisser inspirer. Alors que de nouvelles études sur leur physiologie nous révèlent les méthodes insoupçonnées qu’ils utilisent pour communiquer entre eux et s’entraider, le monde mystérieux des arbres prend…

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FLÂNERIE : DESCENDRE LE RUISSEAU DE MONTIGNY

La Traversée

Julien Bourbeau et Rachel Bouvet, membres de La Traversée, ainsi que leur invité Renard Frak, vous invitent le 19 mai à découvrir le ruisseau De Montigny, de la source à l’embouchure; promenade qui sera ponctuée de lectures inspirées par ledit ruisseau, d’interventions cartographiques et réflexions in situ.

Activité gratuite! Ouverte à tous!

Selon les plus récentes recherches, on estime que 82% des cours d’eau montréalais auraient disparu de la carte urbaine. Les rares plans d’eau survivants aujourd’hui sont situés aux extrémités de l’île, dans des secteurs moins habités et composés de boisés.

Le ruisseau De Montigny fait partie de ce groupe. Il a échappé à l’enfouissement total bien qu’il soit situé dans un secteur dense d’occupation, où cohabitent des quartiers résidentiels et institutionnels, ainsi que des surfaces commerciales et des axes routiers d’envergure. Dans cette zone indécise persiste une petite oasis de verdure, qui coule parmi deux quartiers de Montréal…

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Couleurs et lumières tunisiennes

À Yasmine Hammamet, la journée de réflexion sur l’altérité s’achève sur les pastels. Quelques minutes plus tard, la mer et le ciel se rejoignent dans l’obscur.

 

 

À Chebika, près de la frontière algérienne, une oasis se cache au creux des montagnes. D’abord on grimpe, puis on redescend vers la source, et c’est là, en découvrant l’eau improbable au pied des falaises rocheuses, que mes souvenirs sont revenus d’un seul coup. À Tozeur depuis la veille, je cherchais des images d’avant. Il a fallu que mon appareil-photo me fasse faux bond pour que l’image enfouie ressurgisse, avec l’éclat vert des palmiers sur fond ocre. L’eau fraîche serpentant entre les roches résiste à la carte postale, elle invite au voyage, seul moyen de connaître l’émotion oasienne.

 

Lignes de sable, de sel et d’eau, formes évanescentes des montagnes au loin, et les mirages qui accompagnent la traversée du Chott el Jerid.

 

Rappel de l’Andalousie dans les lacets de la sierra du côté de Matmata, des demeures troglodytes au nord et au sud de la Méditerranée.

L’imaginaire botanique et la sensibilité écologique

Au cours des années, le végétal s’est peu à peu imposé dans mes recherches. D’abord lors d’un atelier nomade en forêt, où nous avions décidé en accord avec Domingo Cisneros de placer au coeur de l’atelier  la solidago canadensis, la verge d’or que l’on peut admirer en août un peu partout, dans les terrains vagues, dans les champs abandonnés, sur le bord des chemins. Une aventure que j’ai présentée un peu plus tard à Angers, lors d’un colloque sur le végétal organisé par Isabelle Trivisani-Moreau, Cristiana Pavie et Aude Nuscia Taïbi, un événement qui m’avait entre autres permis de retrouver Sandrine de Borman, artiste du végétal que j’avais rencontrée quelques années plus tôt à Bruxelles, grâce à l’Atelier du Héron. De fil en aiguille, les plantes et les figures de botanistes ou de guérisseuses qui traversent la littérature m’ont happée, à mon insu.

Avec ma collègue Stéphanie Posthumus, professeure à l’Université McGill, nous avons décidé d’examiner la circulation du végétal dans les oeuvres écrites en français depuis les années 80. Ce projet, intitulé « L’imaginaire botanique et la sensibilité écologique: dimensions esthétique, pratique et scientifique de la circulation des plantes dans la littérature » (CRSH) se fait en collaboration avec les collègues d’Angers : I. Trivisani-Moreau, C. Pavie et N. Taïbi, mais aussi Anne-Rachel Hermetet et Bertrand Guest, et des assistants de recherche. Plus de détails sur le projet, à l’intersection de la géopoétique et de l’écocritique, sont disponibles sur le site web, http://imaginairebotanique.ca que nous enrichirons au fur et à mesure de nos recherches sur les figures de l’herbier, du jardin, du champ.

 

Histoires de ruisseaux et de rivières

IMG_6594Suite à une excursion au ruisseau De Montigny, qui prend sa source à Anjou-sur-le-lac pour terminer sa course dans la rivière-des-Prairies, au nord-est de l’île de Montréal, un blogue a été ouvert, qui recueille les témoignages et les traces de l’expérience vécue par les étudiants du cours « Littérature et géographie », donné par Rachel Bouvet, assistée de Julien Bourbeau et de Renard Frak. L’événement a eu lieu dans le cadre de La Traversée-Atelier de géopoétique. Le blogue est ouvert à tous et à toutes, à tous les ruisseaux et rivières de ce monde, alors n’hésitez pas à nous envoyer des contributions. (Photo @ Julien Bourbeau)

https://histoiresderuisseauxetderivieres.wordpress.com

 

Vagabondages à St-Malo, février 2017

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Histoire de traversées

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« D’un homme, plus que son histoire, celle de sa naissance, de sa formation, de ce qu’il a produit ou laissé, je désire plutôt connaître les espaces, les villes, les territoires et les pays, les étendues et les terroirs qu’il a parcourus. C’est cette notion de traversée qui m’importe, plus secrète, plus insaisissable que toutes les sédimentations, les accumulations d’une existence. Sur cette route, on n’est jamais seul. Il y a les lumières et les éclairages d’un arrière-pays, la grâce et l’intermittence des rencontres. »

Philippe Le Guillou, Géographies de la mémoire, Paris, Gallimard, 2016, p. 13.

Rencontre à la librairie du Québec à Paris suivie du lancement de « Ville et géopoétique »

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Café géopoétique le lundi 4 avril 2016 à 18h 30 – « Le sel de la terre »

Visionnement et discussion autour du film «Le sel de la terre», un documentaire sur la vie et l’œuvre – photographique et écologique – de Sebastião Salgado

Au Café du pèlerin du Centre La Tienda à Verdun (4329, rue Wellington, métro De l’église)

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La trajectoire de Sebastião Salgado – économiste devenu photographe, puis gardien de la terre familiale – témoigne d’une manière bouleversante du désordre et de la violence du monde, mais également de l’immense beauté de la planète et de l’essentielle unité de tous ceux et celles qui l’habitent. D’où l’urgence de soigner la terre blessée.

La discussion que nous proposons à partir de ce film réalisé par Juliano Salgado et Wim Wenders (2014) vise à questionner la dimension géopoétique de la démarche de Salgado. Quand on sait que la biosphère souffre terriblement, n’est-il pas temps de «s’en préoccuper d’une manière profonde et efficace», notamment par le biais d’une approche géopoétique, qui se nourrit «d’un contact avec la terre, d’une plongée dans l’espace biosphérique, d’une tentative pour lire les lignes du monde» (IIG, concepts fondateurs)?

Organisé par La Traversée – Atelier québécois de géopoétique

Merci de confirmer votre présence auprès de l’un des organisateurs :

Rachel Bouvet : bouvet.rachel@uqam.ca

Jean-Claude Castelain : jccastelain@gmail.com

Éric Waddell : eric.waddell@ggr.ulaval.ca