Rencontre à la librairie du Québec à Paris suivie du lancement de « Ville et géopoétique »

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Café géopoétique le lundi 4 avril 2016 à 18h 30 – « Le sel de la terre »

Visionnement et discussion autour du film «Le sel de la terre», un documentaire sur la vie et l’œuvre – photographique et écologique – de Sebastião Salgado

Au Café du pèlerin du Centre La Tienda à Verdun (4329, rue Wellington, métro De l’église)

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La trajectoire de Sebastião Salgado – économiste devenu photographe, puis gardien de la terre familiale – témoigne d’une manière bouleversante du désordre et de la violence du monde, mais également de l’immense beauté de la planète et de l’essentielle unité de tous ceux et celles qui l’habitent. D’où l’urgence de soigner la terre blessée.

La discussion que nous proposons à partir de ce film réalisé par Juliano Salgado et Wim Wenders (2014) vise à questionner la dimension géopoétique de la démarche de Salgado. Quand on sait que la biosphère souffre terriblement, n’est-il pas temps de «s’en préoccuper d’une manière profonde et efficace», notamment par le biais d’une approche géopoétique, qui se nourrit «d’un contact avec la terre, d’une plongée dans l’espace biosphérique, d’une tentative pour lire les lignes du monde» (IIG, concepts fondateurs)?

Organisé par La Traversée – Atelier québécois de géopoétique

Merci de confirmer votre présence auprès de l’un des organisateurs :

Rachel Bouvet : bouvet.rachel@uqam.ca

Jean-Claude Castelain : jccastelain@gmail.com

Éric Waddell : eric.waddell@ggr.ulaval.ca

Éclaircissements à propos de la géopoétique

Suite à la critique véhémente de mon livre par Kenneth White publiée sur le site de la Revue des ressources il y a quelques semaines, je souhaite apporter quelques éclaircissements. Pour le bénéfice du lecteur n’étant pas au courant des derniers développements, je rappellerai le contexte dans lequel cet article a été publié, puis je présenterai les principaux points de discorde concernant la géopoétique.

Le contexte
Lors de son assemblée générale du 27 octobre 2015, l’Institut international de géopoétique a décidé d’exclure de l’archipel La Traversée, l’Atelier québécois de géopoétique, qui y était affilié depuis 2004. Cette motion, qui n’avait pas été annoncée à l’ordre du jour, a créé une onde de choc au sein de la communauté géopoétique. Les motifs invoqués dans le compte rendu de la réunion comprennent : un désaccord concernant les cotisations et le site web, une rumeur (une phrase soi-disant prononcée par une Québécoise) et, « surtout », la publication de mon essai. Clarifions tout de suite les choses : sur les 250 pages que compte le livre, une trentaine seulement font état des pratiques menées à La Traversée (les parties intitulées « L’atelier nomade et la recherche de nouveaux territoires », « Marges et résistances »). Ce n’est pas un essai écrit au nom de La Traversée ; je l’ai certes dédié à ses membres, pour des raisons que j’expliquerai plus loin, mais je l’ai écrit seule et j’en porte l’entière responsabilité. Comment a-t-il pu servir de prétexte pour l’exclusion d’un groupe qui compte une soixantaine de membres ? Comment expliquer la violence des propos, tenus d’abord verbalement, et publiés ensuite sur le site de la Revue des ressources ? Il est clair que cette attaque en règle a d’abord servi à des fins politiques. Cela n’a échappé à personne.

La géopoétique
Le principal désaccord entre la géopoétique conçue par Kenneth White et celle qui est pratiquée au Québec ne concerne pas le rapport à la terre, il concerne le rapport à l’humain. Rappelons que le nomadisme intellectuel est envisagé à l’aune de l’individu : les figures du dehors que White identifie sont des poètes, des philosophes, des solitaires, des grands hommes (aucune femme). Les compagnons de route qu’il affectionne sont, en grande majorité, des disparus. Il a fondé un Institut et donné l’impulsion à la création de groupes de géopoétique, ce qui dénote un intérêt pour le collectif. Seulement, il s’est toujours tenu loin de ces groupes, préférant ne pas intervenir dans leur développement ; il ne s’est jamais investi dans l’archipel, préférant œuvrer de manière solitaire. Ce paradoxe est sans doute à mettre au compte de la pensée paradoxale qu’il a souvent mise de l’avant.
Au Québec, dès la création de l’Atelier québécois de géopoétique, qui a pris pour nom La Traversée peu de temps après, la dimension collective a été prépondérante. La quinzaine de personnes présentes au moment de la fondation en janvier 2004 se sont impliquées avec beaucoup d’énergie et d’enthousiasme et ont mis sur pied des activités qui, pour la plupart, se sont faites en groupe : les 15 ateliers nomades organisés depuis le début ont réuni à chaque fois entre 20 et 30 personnes, pas toujours les mêmes d’ailleurs. J’ai rappelé dans mon essai que la plupart des ateliers de géopoétique de l’archipel ont organisé et continuent d’organiser de telles excursions ; j’ai expliqué que c’était principalement le modèle du stage de géographie sur le terrain qui avait servi de base à l’élaboration des ateliers nomades, parce que des personnes ayant cette expertise avaient conçu le premier rassemblement. Du côté de l’édition également, l’accent a été mis sur les publications collectives, aussi bien du côté de la création avec la collection des Carnets de navigation découlant des ateliers, que du côté des publications académiques avec la préparation de Cahiers de recherche et d’actes de colloques. Certains membres ont repris les textes publiés dans ces carnets ou ces collectifs pour les intégrer à un recueil de poésies ou d’essais. L’expérience vécue en commun a donc stimulé la recherche et la création individuelles. En ce qui me concerne, j’ai tenté de pousser plus loin des pistes de réflexion nées lors de ces rencontres et d’esquisser un bilan des 10 premières années. Ai-je dit quelque part que la géopoétique se réduisait aux ateliers et aux publications de La Traversée ? ou que les pratiques vécues au Québec étaient les seules valables ? Non, cela ne m’a jamais effleuré l’esprit. J’ai simplement pris un peu de distance pour faire des observations sur un mouvement, sur le développement d’un groupe, et j’ai mis en évidence la régularité et la diversité des thèmes et des lieux explorés. Quand on sait que cela s’est échelonné sur 11 ans, avec la même intensité, et que les gens sont toujours aussi heureux de se retrouver, l’image qui s’impose est celle de la tribu qui nomadise, qui sillonne les lieux différents du territoire en se posant à chaque fois de nouvelles questions. Cela ne veut pas dire que je dévalorise ce qui se fait ailleurs, ou ce qui s’est fait avant, ni que je privilégie la pratique collective au travail en solitaire. J’observe simplement qu’au Québec, la réflexion s’est poursuivie de manière collective, d’une rencontre à une autre, qu’il s’agisse de colloques, de séminaires, de discussions en groupes, etc. À un moment donné, j’ai senti le besoin de dire ce que nous avons vécu, d’approfondir la réflexion sur la géopoétique et de faire état de mes propres recherches dans le domaine. Si j’ai dédié ce livre à tous ceux qui m’ont accompagnée, à commencer par Kenneth White lui-même, c’est parce que j’avais le désir de poursuivre ce cheminement au sein de La Traversée et de l’archipel et de le faire connaître.
Il est vrai que la dimension humaine m’apparaît essentielle. Je sais que pour Kenneth White, ce qui prime dans le rapport à la terre, c’est la relation avec le cosmos, avec les forces telluriques. Au Québec, la présence du groupe a fait en sorte que le développement du rapport sensible et intelligent à la terre est allé de pair avec le développement d’un rapport sensible et intelligent aux êtres humains qui la peuplent. L’ouverture et la curiosité envers l’autre, le désir de partager les diverses manières de comprendre le monde qui nous entoure ne font pas partie de la définition donnée par Kenneth White, j’en suis bien consciente. C’est cette « déviance » du côté de la géographie humaine qu’il n’accepte pas. Où sont passés l’ouverture et le dynamisme qui caractérisaient au départ le « champ du grand travail », où l’on pouvait suivre avec passion la « danse ailée de l’idée » ? C’est avec une profonde déception que je me vois contrainte de quitter ce lieu d’échanges si stimulant.

L’approche géopoétique
Je voudrais également clarifier certains points concernant l’approche géopoétique du texte littéraire que j’ai proposée dans mon essai. D’abord, je rappelle qu’il s’agit d’une réflexion sur l’acte de lecture, une réflexion qui s’inscrit dans le prolongement des théories de la lecture des années 90. Ce qui m’intéresse, c’est la dimension géographique de la lecture, le fait que chaque lecteur, chaque lectrice aborde les textes à partir d’un ancrage singulier, d’un rapport au monde où la langue, la culture, les paysages jouent un rôle déterminant. On ne peut réfléchir à la lecture sans s’interroger sur ses propres stratégies de déchiffrement et d’interprétation. C’est pourquoi j’ai commencé par présenter mon paysage fondateur, l’ancrage à partir duquel je lis les textes, ce qui est en jeu derrière le choix de tel auteur ou de tel texte. L’interprétation dépend d’un grand nombre de variables, cela a déjà été maintes fois démontré. Seulement, l’ancrage géographique n’a jamais fait partie des éléments étudiés. En voulant comprendre la manière dont le lecteur construit l’espace du récit, je me suis tournée vers la discipline ayant l’espace comme objet d’étude – la géographie–, je me suis familiarisée avec son medium principal – la carte–, ainsi que certaines de ses notions: l’acte de paysage, l’habiter, l’écoumène, le parcours, etc. Je suis partie de l’hypothèse qu’il était possible d’intensifier le rapport sensible et intelligent à la terre grâce au déploiement de la lecture dans ces différentes perspectives. Pour montrer concrètement comment une telle approche pouvait être mise en œuvre, j’ai approfondi ma propre lecture de textes de Le Clézio. Ai-je cherché à réduire pour autant la géopoétique à l’approche géopoétique ? Non, pas le moins du monde. Je présente dans le premier chapitre la géopoétique comme un champ de recherche et de création transdisciplinaire, ouvert à différents types de démarches et de disciplines (écriture, peinture, land art, musique, sciences de la terre, philosophie…). On ne saurait en aucun cas la confondre avec l’approche géopoétique de la littérature, qui propose quant à elle une certaine posture de lecture face aux textes littéraires. Tout comme on ne saurait confondre l’approche géopoétique de l’architecture, par exemple, et la géopoétique. Chaque domaine du savoir et des arts est susceptible d’être appréhendé à partir d’une posture qui trouve son inspiration dans la géopoétique. C’est d’ailleurs ce qui distingue l’approche géopoétique des autres approches concernant l’espace littéraire : la géocritique, la cartographie littéraire et la géographie littéraire, nées dans la mouvance du tournant spatial dans les sciences humaines, sont des approches critiques traditionnelles dans la mesure où elles se consacrent exclusivement à l’étude de la littérature. Elles ne sont pas issues d’un questionnement sur le rapport de l’homme à la terre. Si j’ai présenté ces différentes approches et examiné certains points de convergence et de divergence, ce n’est pas par complaisance, mais par souci de rigueur et d’honnêteté intellectuelle. Je ne partage pas leurs postulats, mais j’ai toujours considéré la diversité des approches critiques comme une source d’enrichissement pour la réflexion et les échanges intellectuels.

Si dérive il y a, alors je continuerai à dériver, à me laisser porter par les courants qui animent les ateliers et qui stimulent la pensée. C’est l’ensemble de la communauté géopoétique qui a été ébranlée et blessée par la violence du choc. L’appui des membres de La Traversée, réunis en assemblée générale extraordinaire, et les messages de soutien envoyés par plusieurs membres de l’archipel me confirment dans l’idée que nous sommes nombreux à vouloir faire de la géopoétique en toute liberté. Je souhaite que la tempête s’apaise afin de revenir le plus vite possible à l’essentiel, à savoir arpenter les chemins de la géopoétique.

Échos du lac Marie-Le Franc : carnet de navigation no 13 de La Traversée

Ce carnet numérique, piloté par Yannick Guéguen, Laure Morali et Rachel Bouvet, rassemble les contributions des participants à l’intervention géopoétique de La Traversée ayant eu lieu au lac Marie-Le Franc en octobre 2014, dans la Réserve faunique Papineau-Labelle. Échos de la symbiose entre un lieu et une œuvre littéraire, échos entre les sons, les images et les mots, échos virtuels que le lecteur peut écouter au gré de ses humeurs, dehors ou dedans. Rendez-vous à l’adresse:

http://tinyurl.com/marielefranc

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Centré sur la dimension sonore des lieux et de l’écriture, il comprend plusieurs volets : «L’écho du lac», un parcours géolocalisé réalisé par Audiotopie et produit par La Traversée ; «Marie Le Franc et le lac», un film de Michèle Houle ; certains extraits d’œuvres de Marie Le Franc lus par les participants, entremêlés avec les poèmes, récits, essais, photographies, cartes, bandes sonores et vidéos des uns et des autres.

Bonne navigation!

Café géopoétique le 12 novembre à 19h à La Tienda (Verdun) – Autour du livre « Vers une approche géopoétique »

Capture d'écran 2015-09-18 17.15.23 Si j’ai dédié ce livre à tous les membres de La Traversée, l’Atelier québécois de géopoétique, c’est parce que j’y fais le bilan de dix années riches en discussions et en explorations diverses, d’un atelier nomade à un autre. Il y est souvent question de lecture, aussi, de la lecture des oeuvres de Kenneth White, de Victor Segalen et de JMG Le Clézio, bien sûr, mais aussi de l’ancrage géographique de la lecture. Il était donc inéluctable de convier les lecteurs à un café géopoétique pour en parler, afin de perpétuer une tradition fondée sur l’échange et le partage des idées. Vous trouverez les détails de cette rencontre, qui inaugure un cycle de cafés géopoétiques, sur le site de La Traversée

À tous ceux qui sont loin du Québec: que vous soyez membre de l’Institut international de géopoétique, d’un autre îlot de l’Archipel géopoétique ou simplement intéressé par le sujet, sachez que mon essai a enfin terminé sa traversée de l’Atlantique et que vous pouvez maintenant le trouver à la Librairie du Québec à Paris ou le commander en librairie. Vous pouvez aussi vous procurer une version électronique sur le site des puq

Bonne lecture!

Kabir Kouba, après mille détours

Écrit en collaboration avec Andrée Lévesque-Sioui suite à l’atelier nomade « En sentinelle dans les méandres de la Saint-Charles » (La Traversée, 5-7 juin 2015)

Il arrive qu’un lieu ne se dévoile que par à-coups, après de longs détours, et qu’il faille traverser des zones d’ombre pour enfin parvenir à saisir ce qui le rend si complexe. J’ai rêvé longuement à Kabir Kouba sans me douter des richesses que ce mot recélait, sans me douter de la surprise que le lieu lui-même me réservait. Entre le moment où j’ai découvert ce nom sur une carte et l’atelier nomade sur la rivière St-Charles, trois années se sont écoulées. Mais que signifient trois années pour une rivière qui ondoie au gré des saisons depuis plus de six mille ans, depuis que la mer de Champlain s’est retirée ?

Au pied de la chute
Une légende raconte qu’un serpent vivait dans cette rivière et que pour mettre fin aux rivalités entre les riverains, il aurait frappé très fort avec sa queue. Ce coup de semonce aurait ainsi donné naissance au canyon, aux méandres. Depuis ce temps-là, la rivière serpente – c’est loin d’être une simple figure de style.

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À chacun de ses méandres, elle offre une perspective différente. Quelques mouvements de pagaie et voici qu’un nouveau paysage se dévoile d’un seul coup. J’aime glisser sur l’eau, épier le silence des arbres ployés jusqu’à tremper parfois leurs branches les plus basses. Le regard va vers la rive et se détourne vers l’autre, détaillant à loisir la verdure sur les bords, les mouvements de l’eau et de la faune, incapable de se projeter vers le lointain puisque l’horizon se situe à une cinquantaine de mètres tout au plus. On anticipe le tournant, l’au-delà du méandre que l’on devine : la virée en canot est pleine de surprises. Hélène est à la barre, ses gestes souples traduisent une longue fréquentation des rivières et des mers. De temps à autre elle m’apprend à manœuvrer le canot, à distinguer le contre-courant, à lire les signes au fil de l’eau. J’essaie d’accorder mes gestes aux siens afin que l’embarcation ne s’approche pas trop près du bord ou ne se prenne dans les rochers qui affleurent. La vie s’écoule au rythme lent de la rivière, au rythme des canards que Jean appelle des mallards et que je prends pour des colverts – en fait, c’est la même espèce, mais au Québec on utilise plutôt l’idiome anglais – leur collerette brille au soleil et les petits suivent leur mère à la queue leu leu. Nous les suivons des yeux à notre tour, fascinés par leur nage si harmonieuse.
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Est-ce qu’on utilise aussi le verbe « yawe » en wendat pour parler du mouvement des canards sur l’eau? Il faudrait que je demande à Andrée. Elle m’a expliqué que « -yawe- est la racine verbale (stem) qui veut dire: avancer sur l’eau ou ramer, canoter, nager. Si l’on veut dire je nage ou je rame, je dirais yeyawehk ou kwayawehk pour nous ramons. » J’étais étonnée par le fait que les mouvements de nager et de ramer se rejoignent au sein d’un mot, je trouvais cela étrange et magnifique. Cela témoignait d’une grande sensibilité à la matière aquatique, à la fluidité émanant des gestes accomplis dans l’étendue liquide, avec les bras ou avec la pagaie. Quand nous avons chanté avec Andrée Lévesque-Sioui près de la chute Kabir Kouba, avec le tambour s’associant au formidable fracas des eaux, j’ai été frappée d’apprendre que les mots que nous prononcions étaient ceux d’une langue disparue. Son accueil à la fois si simple et si généreux nous a tous fait chavirer, je crois bien. Émue par sa voix mélodieuse, sa sérénité et la force qui sous-tendait cette volonté de garder en vie l’idiome de ses ancêtres afin de maintenir le lien, coûte que coûte, j’ai poursuivi l’échange avec elle par courriel. Son long message était signé : Andrée Kwe’dokye’s (sa voix flotte sur l’eau) – aucun nom ne pourrait être plus en accord avec mon souvenir.

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Méandres et arabesques
La première fois que j’ai croisé ce nom, Kabir Kouba, c’était lors de la balade géopoétique à la Rivière St-Charles organisée par Nicolas Lanouette en 2012. Nous avions longuement observé et commenté la carte dessinée sur le sol à la maison O’Neil et la présence de ce mot au nord de Québec m’avait passablement déconcertée. Comment expliquer les résonances arabes de ce toponyme ? Quel drôle de hasard lui avait fait quitter les régions désertiques du Proche-Orient et de l’Afrique du nord pour arriver jusqu’ici ? S’était-il égaré dans les Basses-terres du Saint-Laurent ? Y avait-il des correspondances mystérieuses entre les langues amérindiennes et les langues sémitiques ?

Kabir, cela veut dire « grand » en arabe; la translittération la plus courante utilise le « e » (kebir), mais comme la voyelle ne s’écrit pas dans la langue de départ, cela reste approximatif – kebir, kabir, c’est du pareil au même. Kouba signifie « dôme, coupole, tombeau d’un saint homme, d’un marabout ». Ce mot a été intégré dans la langue française après des voyages au Levant et il a fini par se fixer dans le dictionnaire sous la forme koubba. Cela dit, la consonne [b] n’est pas redoublée dans la graphie arabe, c’est juste une manière d’indiquer la prononciation originale. À une certaine époque, on l’écrivait koubah. Kabir Kouba, ou plutôt Kouba Kabir, si on replace les mots dans le sens habituel, de gauche à droite, cela signifie « grand dôme ». Je savais que je faisais sûrement fausse route, que ces arabesques liquides étaient vraisemblablement des chimères, mais une image mentale s’était créée malgré moi, dans laquelle les eaux d’une chute vertigineuse se précipitaient depuis le sommet d’un dôme gigantesque.

Ces étranges résonances m’avaient lancée sur la piste des mots. Peu satisfaite de la réponse que l’on m’avait donnée ce jour-là, évoquant une vague origine montagnaise, j’ai voulu en savoir plus. Une petite recherche sur les toponymes du Québec m’a appris que cette graphie était en fait très récente, et qu’autrefois on écrivait plutôt Cabircoubat :

« D’abord rattaché à la rivière Saint-Charles, le nom Kabir Kouba identifie maintenant la chute sise sur le cours de cette rivière à proximité du village de Wendake. Cette graphie a été préférée, en 1994, à celle de Cabircoubat, qui avait été approuvée en 1977. Selon Gabriel Sagard (1636), ce toponyme serait d’origine montagnaise et signifierait « rivière aux mille détours » en raison du cours méandrique de la rivière Saint-Charles. Cette origine nous paraît vraisemblable car nous avons relevé dans « Le Foyer Canadien », vers 1865, un nom wendat pour la rivière soit «Oriaouenrak». La forme «kaPirek8bak8» est rattachée à la rivière Saint-Charles dans «Racines montagnaises» compilées à Tadoussac avant 1695 par le père Bonaventure Fabvre.
Toponyme officiel: Rivière St-Charles; Variantes: Cabircoubat; Oria’enrak; Oriaouenrak »

Autrement dit, ce toponyme inventé par ceux que les Blancs appelaient les Montagnais alors qu’ils se nommaient eux-mêmes Innus, est motivé par les « mille détours » que fait la rivière avant d’arriver à son embouchure. Dire qu’il ne désigne plus que la chute, qui ne s’empêtre pas dans les méandres pour larguer ses eaux sur les rochers ! Quelle ironie du sort ! À croire que le serpent ne s’est pas contenté de creuser le lit de la rivière, mais qu’il a aussi embrouillé les mots utilisés par les communautés vivant sur ses bords…

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Débrouiller les fils de l’histoire
Je dois dire que la première fois que j’ai lu ce commentaire de la Commission de toponymie, j’étais tellement obnubilée par Kabir Kouba que je n’avais pas vraiment fait attention à l’autre variante, Oriaouenrak. À relire de près ces lignes, je m’aperçois que j’avais des lacunes en matière d’histoire – celle de la colonisation française en cet endroit précis mais aussi celle des communautés innues et wendates –, ce qui m’avait empêchée de suivre le raisonnement. L’argumentation est en effet trompeuse : à bien y penser, comment peut-on attester de la vraisemblance d’un toponyme innu en faisant appel à un toponyme wendat ? Comment se fait-il que cette longue explication sur Kabir Kouba se trouve dans un document portant sur les noms Hurons-Wendats et non sur les noms montagnais ? Pourquoi cette rivière serpentine connue sous le nom de « Kabir Kouba » au XVIIe siècle prend-elle le nom de « Oriaouenrack » au XIXe siècle ? Pourquoi ces noms ont-ils été éclipsés par celui de Saint Charles ? Seule la dernière question obtient une réponse claire, et pour cause :

« Le couvent des Récollets, construit près de la Petite Rivière, dont l’église est terminée et bénite le 25 mai 1621, a reçu le nom de Saint Charles et on a attribué la même appellation au cours d’eau. L’historien Chrestien Le Clercq précise en 1691 que : « La petite rivière était appelée Cabir Coubat par les Sauvages, à raison des tours & détours qu’elle fait en serpentant, & des pointes de terres qu’elle forme : nos Pères lui donnèrent le nom de Saint Charles, qu’elle conserve encore aujourd’hui en mémoire & a l’honneur de Monseigneur Charles des Bouës, ou Des Boves, grand Vicaire de Pontoise, Père et Fondateur de notre Mission. » Dès 1636, le récollet Sagard avait indiqué qu’ : «une petite rivière que nous appelons de S. Charles, & les Montagnais Cabirecoubat, à raison qu’elle tourne et fait plusieurs pointes.»

Si, au début du XVIIe siècle, chaque communauté nomme la rivière avec un nom différent, le second prend progressivement le pas sur le premier, ce qui traduit en quelque sorte la mainmise des Blancs sur le territoire. À quand remonte le toponyme wendat Oriaouenrak ? Dès qu’elle évoque l’occupation amérindienne ou métisse du continent, pourtant beaucoup plus longue que celle des Européens, l’histoire officielle a des trous de mémoire. À partir de 1650, les Hurons-Wendats, décimés en raison des guerres et des épidémies, se sont dispersés. Certaines communautés se sont installées près de Québec, à Wendake en particulier, d’autres en Ontario et aux États-Unis. Ils nommaient les rivières et les lacs à leur manière, souvent en fonction des ressources trouvées sur place ou des particularités de l’environnement. Les rapports entre les peuples ont engendré toutes sortes de confusions – comme si le serpent avait, encore une fois, brouillé les cartes :

« oriaouenrak était le nom au son bien sûr, écrit comme les jésuites et autres l’ont écrit. Après, ça change selon la standardisation qu’on choisit et les règles (rigoureuses) des linguistes. Le 8 de kapirk8bak8 traduit le son « ou » dans ce contexte et devient « w » devant une voyelle. Il était en fait un « o » au-dessus duquel on ajoutait un « u », ce qui avec le temps devint « 8 ». Dans la standardisation, nous avons choisi de l’enlever pour simplifier l’écriture qui de toutes façons était d’origine étrangère.
Atiawenhrahk est la manière standardisée de l’écrire . Cela veut dire Truite.
Awen’ veut dire eau.
Rivière est plutôt: Yahndawa’ (-hndaw- étant la racine nominale); tout est féminin en wendat sauf quelques exceptions.
Lac: Ontara’ (ontarïio’ : beau ou important lac) »
Andrée Kwe’dokye’s (sa voix flotte sur l’eau)

Les Récollets ont laissé le nom de leur bienfaiteur, mais après la conquête anglaise, ils sont repartis en France. Les truites, elles, ont continué à sillonner la rivière, même si leur nom en wendat ne se trouvait pas sur les cartes. Le jour où nous avons longé à pied le cours d’eau pour remonter jusqu’à la chute, nous avons rencontré des dizaines et des dizaines de pêcheurs du dimanche, des gens de tous âges alignés sur le pont ou placés au coude à coude sur le bord de l’eau, avec des seaux pleins de truites et des yeux émerveillés – une manière pour Atiawenhrahk de rappeler sa présence à la Saint-Charles – dans mon esprit, ces deux noms restent indissociables.

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Sur le bout de la langue
Parfois, on a le mot sur le bout de la langue, et la mémoire finit par le relâcher quelque temps plus tard, comme s’il était pris dans les vagues et qu’il fallait attendre le ressac pour qu’il s’échoue sur la grève. D’autres fois, on a l’impression qu’il reste bloqué dans un méandre, il faut attendre de se trouver au bout des mots, dans cet au-delà des paroles qui ne résonnent plus, qui ne sont plus lancées à tous les vents. Seuls subsistent les toponymes, curieux assemblages mêlant la langue et la terre, les mots et les cours d’eau, dérivant d’un méandre à un autre, semblables à des galets sur lesquels l’histoire s’édifie, et que l’eau finit par recouvrir.

La rivière charrie ses propres mots : à travers les siècles, les noms se sont succédés, certains ont sombré dans les profondeurs, mais il suffit d’un coup de pagaie pour qu’ils refassent surface. Ils racontent à leur manière l’histoire d’un pays, avec ses communautés oubliées; ils suscitent des échos impromptus dans la mémoire d’une voyageuse; ils orchestrent la rencontre avec une femme voulant « délier sa langue endormie » :

« Comme vous, j’ai appris d’autres langues avant et à défaut de connaître celle de mes ancêtres, je comprends cet élan. Altérités qui nous rendent nos sens avec plus de valeur. Je sais désormais la perte de ce qui me sous-tendait en déliant notre langue endormie. Toutes ces visions du monde assoupies dans autant de maternités. Tout un arbre à secouer pour en laisser tomber les sons qui forgent un groupe d’humains. »
Andrée Kwe’dokye’s (sa voix flotte sur l’eau)

Partie à la découverte de la rivière St-Charles en canot, afin d’explorer ses méandres, je n’ai pas pu m’empêcher de parcourir ceux qu’elle nous incite à suivre. Cette propension aux détours m’a d’abord semblé caractéristique de cette rivière, puisqu’il m’avait fallu faire un premier détour par la langue arabe avant de trouver sa signification chez les Innus, puis un autre par l’histoire pour comprendre l’aventure de son nom wendat. Mille détours, vraiment? Ne serait-ce pas plutôt mille et un détours si l’on considère les résonnances lointaines avec les lettres arabes de celle qui se nomme à la fois Kabir Kouba, Saint-Charles et Atiawenhrahk ? La richesse géopoétique de la rivière se mesure à l’aune de ces méandres infinis qu’elle trace dans l’espace et dans les pensées. Sait-on jamais? Peut-être que ces noms ressurgiront un jour à la surface de la carte du Québec et dans la mémoire des gens qui déambulent chaque jour sur ses rives.

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Vagabondages à Acoma, Nouveau-Mexique

Excursion à Acoma organisée par l’Association des lecteurs de Le Clézio le mercredi 20 mai 2015.

La journée commence avec un imbroglio qui nous fait parcourir la ville d’Albuquerque en tous sens, de l’aéroport au centre-ville pour finir au pied des Monts Sandia. Glenn et moi prenons chacun le volant d’un mini-van, rouge pour lui, gris pour moi, et faisons embarquer le reste des participants impatients de partir à la découverte du pueblo d’Acoma, « the sky city », le village (plutôt que la ville) situé en plein ciel, au sommet d’une mesa.

La route traverse des étendues semi-désertiques, où domine la teinte ocre, celle des poteries admirées la veille, celle des murs en adobe rencontrés partout, à Albuquerque et à Santa Fe.

DSC09999Une véritable symphonie de couleurs éclate par moments, quand la pierre laisse à nu les couches qui se superposent pour offrir une palette déjà toute faite aux artistes peintres de passage. Nous reviennent en mémoire les toiles de Georgia O’Keefe, la passionnée du désert – certains d’entre nous ont eu la chance de visiter le musée qui lui est dédié.

Une première mesa surgit.

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Plus tard, un autobus nous conduit au village des hauteurs, où nous attend la guide – Christina, Kristin ou Christine, elle n’est pas à ça près, une fois une dame l’a appelée Monica – qui nous explique qu’il ne reste plus que 35 habitants dans ce village difficilement accessible, sans eau ni électricité, des anciens surtout, même si chaque maison reste la propriété d’une famille. Les échelles sont restées, même si des portes ont été ajoutées, souvenir d’un temps où l’on accédait à l’intérieur par les toits.

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Elle poursuit ses explications, mais les corbeaux lui volent la vedette en venant se poser tout près ou en survolant les mesas que l’on voit de loin, encore plus inaccessibles que ce village où l’on se trouve. DSC00011

Corneille ou corbeau ? Vraisemblablement un chihuahuan raven, un oiseau qui a la forme du corbeau et la taille de la corneille et qui vit dans les zones désertiques du Sud-Ouest américain.

Peuple du ciel ou peuple de la pierre blanche ? C’est ce que le nom d’Acoma signifie, paraît-il. Le ciel et la pierre n’en finissent plus de se répondre l’un l’autre, le premier en étirant ses nuages si délicats, le second en prenant des poses émouvantes qui ont de quoi susciter une rêverie minérale.

 

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L’urbain en cartes géopoétiques

En collaboration avec Yannick Guéguen. Communication présentée à la Journée d’études « L’urbain en cartes virtuelles » organisée par Annie Gérin et Magali Uhl (CELAT) à l’UQAM le 30 avril 2015.

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Cette conférence présente différentes expériences menées à La Traversée, l’Atelier québécois de géopoétique:
– L’atelier de cartographie dans les ruelles montréalaises animé par l’artiste multidisciplinaire Suzanne Joos. Cette expérience l’a amenée à s’intéresser par la suite aux craquelures d’asphalte et aux trottoirs. Voir l’exposition « Traces et empreintes urbaines » sur son site web: http://www.suzannejoos.com
– La carte-partition du Montréal souterrain réalisée par Yannick Guéguen, membre du collectif Audiotopie et de La Traversée, disponible à l’adresse: https://vimeo.com/118283306
Cette carte sonore cherche à la fois à traduire les impressions sensibles du lieu en rappelant le rythme de la marche grâce à un tempo particulier et aux bruits caractéristiques de l’endroit, et à combler l’absence de cartes des souterrains en proposant une coupe originale, fondée sur une « élévation éclatée ».
Lire la suite: Conf_cartes_RB_YG

Tisser les voix

de la Bretagne au Québec, du lac à la mer

Un silence, pour commencer.
Nous nous arrêtons au bord du lac Ramage, sans un mot, sans un geste qui trouble le calme des lieux. Pas même le son feutré d’un tamia, ni le chickadee d’une mésange à tête noire, seulement un groupe d’une vingtaine de personnes plongées dans une contemplation rêveuse. Nous écoutons le silence, interrompu par la pluie qui soude les êtres ensemble à petits coups réguliers sur les capuches et sur les feuilles, l’eau qui s’infiltre peu à peu et qui avive les couleurs jaune et rouille. La pluie a transformé le sol en une éponge dans laquelle ma botte s’est enlisée tout à l’heure – le bruit de succion qui s’en est échappé quand je l’ai retirée résonne encore dans mes oreilles.

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Il y a le silence voulu, recherché, celui qui nous permet d’être à l’écoute du lieu. Et il y a le silence imposé, celui qui surgit en raison d’une défaillance des cordes vocales. Celui-là demande un long apprivoisement. Perdre la voix du jour au lendemain, ne plus avoir accès à la parole, moyen privilégié pour l’échange avec autrui, transforme le rapport à l’humanité. Par chance, un ami m’avait prêté son chalet laurentien, alors je m’y suis réfugiée. Au milieu de la forêt mon silence ne faisait pas tache, il était en accord avec l’environnement, alors qu’au milieu de mes semblables, je me sentais toujours en décalage. Privée de l’instrument me reliant à eux, je me suis rapprochée de la forêt – son silence m’apaisait. Je descendais jusqu’à la rivière, j’imitais ses glougloutements, l’un des seuls sons qui pouvaient sortir de ma bouche. Avec l’arrivée de picti pipon, la saison où les rivières commencent à geler, comme l’appellent les Attikameks, la rive s’est prise chaque semaine un peu plus dans ses dentelles glacées jusqu’à devenir aussi solide qu’un roc et les clapotis de la rivière se sont tus à leur tour. Alors j’ai chaussé mes raquettes pour m’enfoncer dans les neiges étouffant les sons au fur et à mesure, dans le blanc qui s’étend à perte de vue et qui s’offre en contrepoint au silence.

Les vents se sont mis à souffler.
Arrivés au clair de lune, en raison des courses à faire en chemin et des embouteillages qui nous ont passablement retardés, nous percevons les bruits du lac avant de le voir. La tempête s’est invitée à l’atelier du lac Marie-Le Franc. Les vagues heurtent les roches avec force, au rythme des souffles puissants qui les soulèvent, comme si le lac voulait célébrer avec fracas l’anniversaire de celle dont il porte le nom, imiter les débordements de l’océan qui entoure la presqu’île ouverte à tous les vents d’où elle provient. Le lendemain soir, bien à l’abri à l’intérieur du chalet, nos souffles réunis nous font voyager entre les paysages bretons et québécois tandis que nous lisons, tour à tour, ses textes à la lueur des bougies.

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C’est l’air qui donne naissance à la voix, en faisant vibrer naturellement les cordes vocales. Que l’une d’elles arrête de bouger, et plus aucun son ne sort de la gorge. Il faut alors transformer l’instrument à cordes en un instrument à vent, chercher le souffle au plus profond de soi, inspirer et expirer le plus fort possible, laisser le ventre se gonfler d’air comme le fait la poche du biniou. J’appelle à moi les souffles puissants de l’univers, les brises qui rident mers, lacs et rivières, les alizés familiers qui m’ont déjà porté, de l’Égypte à l’Espagne, du Maroc au Brésil ; j’appelle à moi les souffles émanant de mes compagnes et compagnons d’aventures géopoétiques, les souffles de l’esprit, ouverts sur le large, les vents qui ont porté Marie jusqu’ici. Et l’inespéré se produit : grâce à la force de l’air, la corde vocale recommence à vibrer, comme une harpe caressée par les vents. Le souffle s’est accordé à celui du monde.

L’écho du lac et le chant des lounes
Deux chaloupes s’immobilisent à une centaine de mètres du rivage : Julien et Marjolaine se tiennent debout, face à nous, tandis que Gilles et Nicolas rament de temps à autre pour empêcher les embarcations de voguer avec le courant. Yannick et Étienne arrivent des deux côtés de la plage, revêtus eux aussi de vestes audioportables. Nous sommes une quarantaine de personnes réunies pour l’occasion – les gens de la région et de la Réserve faunique Papineau Labelle nous ont rejoints pour l’hommage à Marie Le Franc et l’inauguration du panneau d’interprétation – placées au centre d’un dispositif sonore où la voix de Chloë cède par moments la place aux bruits de l’eau et aux chants des lounes. Justement, un huard s’est posé à quelque distance des bateaux, il observe de loin ses drôles de comparses, attiré par le chant. Après l’expérience individuelle de la nuit avec les écouteurs sur les oreilles et la performance dans le sentier près du chalet, intégrant les extraits d’Hélier fils des bois à une composition musicale faite à partir des sons de la forêt, c’est l’apothéose. Nous vivons un moment magique où l’eau du lac participe au mouvement ambiant en jetant ses vagues sur le rivage, où les paroles se répercutent sur le sable avant de s’évanouir peu à peu, laissant leurs échos s’enrouler en nous en ribambelles.

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Ce n’est pas en imitant les syllabes humaines, comme le fait l’enfant, que l’on réapprend à parler, c’est en imitant les cris d’animaux. Les exercices d’orthophonie consistent à produire séparément chaque son du répertoire en commençant par le plus simple – le « iii » de la chauve-souris – avant de perfectionner tour à tour le hululement de la chouette (« hou, hou »), le sifflement du serpent (« ss »), le bourdonnement de la guêpe (« zzz »), le meuglement de la vache (« mm »), etc. Le hasard a voulu que mon fils suive un cours d’ornithologie au moment où j’en étais rendue à faire des gammes imitant les animaux les plus divers. Nous avons fait ensemble les exercices de reconnaissance des cris d’oiseaux en pépiant à qui mieux mieux. Me sont revenues en mémoire ces virées avec le radio-cassette sous le bras pour enregistrer les chants des mésanges, des rouge-gorges, des pinsons et des fauvettes au printemps dans le bas du chemin. L’émerveillement vécu durant l’enfance – la mienne, la sienne – s’est transformé en un amour commun pour la biologie, la science du vivant.

Les voix, le chœur.
Pour débuter la soirée de lecture, nous faisons entendre un enregistrement de la voix de Marie, marquée par des modulations d’un autre temps. Sa voix chantante, un peu chevrotante, passe des aigus aux graves sans arrêt, suivant les codes d’autrefois. Laure parle d’elle comme d’une grande sœur, mais ce soir c’est la voix d’une grand-mère qui nous rassemble. Le cercle autour de la table éclairée aux bougies fait entendre des voix graves, sopranos, aiguës, éraillées, suaves : tous les timbres, toutes les textures sont représentés. Les extraits lus se rapportent chacun à un choix personnel, une lecture sentie, qui évoque la rivière, la ville, la mer, la forêt, des échos qui enclenchent l’interprétation, au sens musical du terme. Intimité des voix qui se dévoilent : l’émotion circule, d’une personne à une autre, d’une voix à l’autre, déroulant ses vagues de proche en proche. Certains se connaissent depuis longtemps – depuis les tout débuts de La Traversée – d’autres viennent de se joindre au groupe, mais cela importe peu : tous sont impliqués dans une aventure commune, où un chœur de voix s’élève, en écho à la voix chaude et modulée de Chloë qui retentira au milieu de la forêt et sur le lac, amplifiée par les haut-parleurs, s’inscrivant avec harmonie dans le paysage sonore du lac Marie-Le Franc.

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Contrairement à ce qu’en dit l’opinion courante, l’émotion n’a pas son siège dans le cœur, mais dans la gorge. Quand la voix se brise, elle n’a plus rien pour se canaliser. La moindre contrariété occasionne des douleurs physiques, la plus petite joie se traduit en un rire cassé, le motton dans la gorge reste pris, impossible à déloger, les émotions sont à fleur de peau. Le dérèglement de la voix laisse le cœur à nu. L’égoïsme des uns, le manque d’empathie des autres, leur suffisance et leur aveuglement hérissent et blessent. Je pense à La Traversée comme à une oasis où le sens de l’humain se cultive, comme se cultive notre rapport au monde, aux forêts, aux lacs… J’ai plus que jamais besoin de ces liens d’amitié et de tendresse développés au cours des années. Pour pallier la faiblesse de ma voix, je tente de la faire résonner avec celles des autres, de partager l’émotion.

Tisser les voix
Libérée, la voix circule de manière fluide, comme l’eau entre les rives. Le lac, la mer, la rivière conduisent les voix comme le ferait une pirogue, ce sont elles qui font résonner les paysages entre eux. À force de sillonner les mêmes pistes année après année, Laure, Yannick et moi, tous trois venus de Bretagne au Québec, avons fini par creuser des chemins et croiser celui de Marie, par construire à l’aide de nos pas un réseau suffisamment solide pour inviter d’autres à y cheminer à leur tour, à explorer ces résonnances, ces échos entre des territoires aimés qui se répondent. Nous cherchons à tisser les voix pour faire vibrer, pour ouvrir l’espace aux souffles du monde.

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« Cultiver le sauvage » : atelier géopoétique du solstice d’été à Bruxelles

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PROGRAMME REVU et CORRIGÉ:

Vendredi 19 juin à 14h: Rendez-vous au pied du dinosaure, Musée des sciences naturelles – 17h : Déambulation au parc Léopold et friche Eggevoort – 19h: Frites à la Maison Antoine, place Jourdain

Samedi 20 juin à 10h: Rendez-vous au Rouge-Cloître, forêt de Soignes – Balade-rencontre avec le garde-forestier Willy Vandevelde – Pique-nique en forêt et lectures gé0p0étiques – Film de Bernard Crutzen « Bruxelles sauvage, faune capitale »

Dimanche 30 juin à 10h: Balade-expo-atelier au Jardin botanique Meise avec l’artiste en résidence Sandrine de Borman – 15h : Conférence de Rachel Bouvet sur la géopoétique et le végétal.

Pour plus de renseignements sur les « iters » de Sandrine de Borman et son travail artistique avec le végétal, visitez son site web: www.sandrinedeborman.be

L’atelier est ouvert à toute personne intéressée par la géopoétique, qu’elle soit membre de l’Atelier du Héron (Belgique), de La Traversée (Québec), d’un autre îlot de l’Archipel géopoétique ou d’un autre horizon. Bienvenue à tous !

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